Comment gérons-nous notre patrimoine en Belgique ? Y a-t-il trop ou trop peu de bâtiments protégés ? La règlementation répond-elle de manière adéquate aux spécificités des travaux de restauration ? La règlementation PEB, très stricte, entrave-t-elle une restauration de qualité ? Nous avons posé ces questions aux participants à notre table ronde sur la restauration et le patrimoine.
La règlementation belge en matière de restauration est-elle bien élaborée ? Les avis sont partagés. Pour Philippe Lemineur (Origin Architecture & Engineering), « les moyens sont limités et doivent être répartis entre de nombreux acteurs. Cela signifie que nous devons parfois attendre plus de cinq ans avant de pouvoir commencer à restaurer un bâtiment de valeur, car nous sommes en attente de subventions. Et laisser un monument à l’abandon pendant cinq ans pose des problèmes. Dans le même temps, nous constatons que d’autres projets démarrent au bout de six mois. Cela crée une certaine frustration. »
Se partager le gâteau
« Cela requiert beaucoup de créativité pour partager au mieux le gâteau », explique Isolde Verhulst (PERSPECTIV architecten). « Cela provoque une incertitude particulièrement ennuyeuse pour les maîtres d’ouvrage. » Bart Biermans (HUB Architects) ajoute qu’il « existe différentes aides, mais une grande incertitude subsiste quant au système de primes. En tant que concepteur, vous n’avez jamais la garantie que vous ne devrez pas attendre pendant des années, ce qui est très embêtant. »
Jan De Busser (Renotec) : « En tant qu’entrepreneur, nous sommes moins touchés par de tels éléments, car nous ne sommes impliqués dans le projet qu’à un stade ultérieur. Mais la vacance parfois longue de certains bâtiments est bien entendu un problème. Être sur une longue liste d’attente signifie que l’état et la valeur des immeubles se dégrade sensiblement et que rien ne se passe si ce n’est la pose de quelques barrières et clôtures de protection. »
Durabilité VS exigences énergétiques
Le secteur de la construction est confronté à des exigences énergétiques et acoustiques de plus en plus strictes. De quoi s’arracher les cheveux dans certains projets de restauration. Isolde Verhulst le reconnaît : « Parfois, les exigences énergétiques ne sont pas conformes à la réalité. Pour moi, la durabilité n’est pas synonyme d’efficacité énergétique. Il est très difficile de répondre aux exigences existantes, notamment parce que la fonction (d’une partie) du bâtiment n’est pas prise en compte. Le salon d’un bâtiment restauré doit-il être parfaitement isolé même s’il n’est ni ne sera jamais utilisé ? Je préconise l’introduction d’exigences de durabilité pour remplacer les exigences d’efficacité énergétique. »
Bart Biermans est du même avis : « Il y a une limite à l’efficacité énergétique que vous pouvez rapidement atteindre lors d’une restauration. Certaines mesures ne sont pas toujours possibles à appliquer. »
Ruben Braeken (B + Architecten) voit principalement des problèmes lors de rénovations plutôt que lors de restaurations. « Ce sont des bâtiments qui ne sont pas protégés, mais qui ont quand même une certaine valeur patrimoniale. Les exigences énergétiques ou acoustiques vous obligent parfois à sacrifier cette une valeur patrimoniale. »
Mais il y a des solutions. Wout Somers (DoesItHertz) donne d’ailleurs un exemple concret : « Nous transformons parfois des églises en salles de spectacle. L’un des objectifs principaux est d’éviter les nuisances sonores pour les riverains. Nous trouvions dommage de remplacer les vitraux afin d’obtenir une isolation acoustique performante. Nous avons alors décidé de préserver ces vitraux en suspendant de lourds rideaux isolants devant les fenêtres. Cela permet à la fois d’installer une isolation acoustique et de préserver la valeur patrimoniale. »
A la recherche de meilleures solutions
Certains participants estiment néanmoins que les règlementations strictes ont du bon. « Ces exigences nous obligent, en tant que fabricant, à rechercher de nouvelles et de meilleures solutions », souligne Yannick Leroi (Lerobel). « Sans cette motivation externe, on risque de devenir passif. »
Philippe Lemineur : « Je suis partisan d’exigences strictes dans le domaine de l’efficacité énergétique, car elles peuvent également provoquer certaines évolutions durables dans le secteur de la restauration. La seule question est de savoir si chaque projet doit nécessairement remplir toutes les conditions. »
« Les exigences énergétiques rendent le processus de restauration difficile, mais moyennant un peu de créativité, on peut généralement trouver une solution », affirme Inge Debacker (Agence Flamande pour le Patrimoine immobilier).
Eddy De Baets (Ingenium) plussoie : « Notre valeur ajoutée réside précisément dans ces exigences strictes sur le plan technique. Nous visons toujours la plus grande symbiose possible entre technique et architecture. C’est une histoire de synergies. C’est pourquoi je ne pense pas qu’une hypothèque grève le résultat : en communiquant, vous pouvez obtenir un projet qui bénéficie de la meilleure solution technique possible. »
Trop de patrimoine tue-t-il le patrimoine ?
Un point délicat dans le secteur de la restauration est de savoir si nous avons trop de patrimoine immobilier en Belgique. « On ne peut pas tout restaurer : il vaudrait mieux être un peu plus sélectif », affirmait récemment le bouwmeester flamand Leo Van Broeck.
Jan De Busser plaide pour l’introduction de gradations dans le statut des bâtiments protégés, afin qu’il y ait plus de liberté pour redonner une nouvelle destination à certains bâtiments. « Rien n’est plus mauvais pour un immeuble que la vacance et l’abandon. Mais parfois, il est très difficile de prévoir une nouvelle destination ou une nouvelle fonction pour un bâtiment classé. »
Inge Debacker remarque l’existence de dégradations. « Dans le cas de patrimoine architectural protégé en tant que partie intégrante d’une ville ou d’un village, nous ne jugeons que l’impact des interventions sur l’extérieur. Pour les bâtiments protégés en tant que monument, nous regardons l’ensemble, extérieur et intérieur. Il existe cependant déjà des gradations dans la pratique. Il est difficile de les déterminer à l’avance, car il faut bien connaître le bâtiment. Ce sont des valeurs patrimoniales qui déterminent ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Cela signifie que, sur certains bâtiments, on peut intervenir plus (ou moins) que sur d’autres. Nous avons été chargés d’examiner et d’évaluer la politique de protection. Y a-t-il des bâtiments qui peuvent ne plus être protégés ? Nous sommes désormais pleinement engagés dans cette réflexion, mais c’est une tâche difficile. »
Bart Biermans note que des problèmes surviennent aussi avec les pouvoirs publics locaux. « Les villes et les communes sont parfois en délicatesse avec leur inventaire. Trop souvent, un conseil municipal décide de facto que tel ou tel bâtiment n’est plus récupérable. Je plaide pour plus de clarté et pour que l’Agence pour le Patrimoine ait son mot à dire. »