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17 december 2018 | STEFANIE HOLVOET

Construction circulaire : “Nous devons intégrer le temps en tant que 4e dimension à nos projets de construction"

Illustratie | OVAM

Briser le principe actuel « construire - encaisser - démolir ». C’est ce que Roos Servaes défend. Elle travaille comme facilitatrice pour la construction orientée vers le changement chez OVAM et l'une des pionniers de la construction circulaire en Flandre. Dans son livre, récemment publié par Peter-Paul Van den Berg, directeur de Kamp C (centre de connaissances sur l'innovation durable dans le secteur de la construction), elle met en lumière cette construction orientée vers le changement. "Nous devons aujourd'hui concevoir nos maisons et nos bureaux de manière à pouvoir facilement les adapter et/ou en réutiliser ailleurs des éléments de grande qualité dans quelques décennies".

In Transitie (En transition) est un ouvrage en deux parties écrit par Peter-Paul van den Berg, directeur de Kamp C. La première partie, Onderweg naar een duurzame samenleving (En route vers une société durable) aborde la signification de la durabilité pour le futur de notre monde. La deuxième partie, Duurzaamheid en innovatie in de bouw (Durabilité et innovation dans la construction), guide le lecteur à travers la transition dans un environnement bâti, avec un focus sur la construction circulaire. L'une des experts à avoir participé à cette deuxième partie, Roos Servaes, travaille comme collaboratrice en charge de l'innovation à l'OVAM, et veut ouvrir la voie à une construction orientée vers le changement.

Morceaux choisis de son interview à la revue Susanova.
 

Pourquoi les professionnels de la construction doivent-ils absolument lire ‘In transitie’  ?

Je pense que c'est une lecture incontournable pour tous les étudiants en architecture et les professionnels de la construction qui souhaitent mieux comprendre la construction circulaire. Ce livre montre la direction dans laquelle le secteur de la construction va évoluer; il propose de prendre le taureau par les cornes et de se mettre au travail. Pour les non initiés, c'est aussi une bonne introduction aux principes de la construction circulaire. Le livre se lit facilement et est truffé d’exemples frappants et reconnaissables.

 

Dans ce livre, on vous présente comme experte en construction orientée vers le changement. Qu'est-ce que cela signifie précisément ? 

Plutôt qu'experte, je me définis comme une facilitatrice. J'essaie de rendre possible la construction orientée vers le changement, en familiarisant les architectes et les professionnels de la construction à ses principes de base et en les aidant à surmonter tous les obstacles liés à la législation et au politique. L'essence même de la construction orientée vers le changement est la suivante : intégrez le temps comme quatrième dimension dans votre conception 3D. Notre société évolue extrêmement vite et il est impossible d'estimer aujourd'hui le type de logements et de bureaux dont nous aurons besoin dans 40 ans. Ce que nous pouvons faire, c'est concevoir aujourd'hui des bâtiments que nous pourrons facilement adapter par la suite aux nouveaux besoins. Donc, plutôt que de démolir un bâtiment et d'en construire un nouveau, commençons à utiliser les matériaux et les éléments de construction existants. Cela permet non seulement de réduire les coûts, mais aussi de gagner en durabilité, car aucune nouvelle matière première ne doit être exploitée.

 

Comment la construction orientée vers le changement contribue-t-elle à la transition ?

La construction orientée vers le changement nécessite un vrai revirement mental. En tant que société, nous devons pour cela envisager de construire tout à fait différemment. Plus les bâtiments ou les éléments de construction vivent longtemps, moins ils ont et auront d'impact sur l'environnement et plus ils sont et seront utiles à la société. Prenez par exemple les immeubles de bureaux situés avenue Roi Albert II, près de la gare de Bruxelles-Nord. Ils sont là depuis à peine trente ans, sont monofonctionnels et ne répondent plus aux exigences modernes. Le prix est trop élevé pour permettre une réaffectation du bâtiment. Le promoteur immobilier du projet a généré ses bénéfices, les bâtiments sont donc démolis pour installer de tout nouveaux bureaux au même endroit. Nous devons rompre avec cette approche de 'je construis, j'encaisse, je démolis'.
 

En 2015, OVAM a introduit 23 propositions de directives pour une construction orientée changement. Sont-elles devenues effectives ? 

Il y a encore un long chemin à parcourir. Dans le programme des cours d’architecture, la construction circulaire et dynamique n’est pas encore suffisamment prise en compte. Il y a certainement encore du travail à faire. Un élément positif, c'est que des thèmes tels que l'adaptabilité d'un bâtiment sont désormais intégrés dans le 'GRO', l'instrument de mesure de la durabilité mis à jour en 2017 par le gouvernement flamand. Dans tous les projets de construction, quelles que soiten leur taille et leur fonction, GRO est imposé via le cahier des charges et est évalué à chaque étape du projet. Les architectes se familiarisent ainsi avec les principes de la construction orientée vers le changement.

 

Comment l'OVAM familiarise-t-elle le secteur de la construction aux principes de la construction orientée vers le changement ? 

Nous prenons régulièrement la parole lors de forums et de conférences regroupant des architectes et des professionnels de la construction. Mais nous nous inspirons également via des recherches pratiques : par exemple, lors des Journées Découverte Entreprises en 2016, nous avons fait examiner par un expert deux unités de construction modulaire d'avant-garde pour comprendre les possibilités d'amélioration, afin de les rendre encore plus circulaires : cela a été une belle expérience et un bel apprentissage pour l'OVAM mais aussi pour les deux fabricants. En outre, l'OVAM élabore actuellement un catalogue de construction reprenant des solutions techniques circulaires. Certaines techniques existent déjà aujourd'hui sur le marché. Pour d'autres, nous suggérons ce à quoi elles peuvent ressembler, dans l'espoir que le marché reprendra et développera également ces solutions. De cette manière, nous voulons sortir de l’histoire de la poule et de l’œuf : si aucune solution de construction circulaire n'existe ou si les solutions sont insuffisamment connues, un architecte ne peut pas les intégrer dans son projet.
 

Le secteur de la construction est réputé être conservateur et peu ouvert au changement ? Les professionnels sont-ils vraiment à l'écoute de ces principes de construction orientée vers le changement ?  

Nous sommes certains que la vingtaine de principes directeurs de la construction orientée vers le changement sont stimulants. Mais la prochaine étape, la conversion de ces principes et idées en pratiques de construction, est beaucoup moins évidente. Cela nécessite un examen complet des modèles d'entreprises et des méthodes de travail habituelles. C'est pourquoi les acteurs tels que Peter-Paul Van den Berg et ses collègues de Kamp C sont si importants : avec l'aide de nombreux partenaires, Kamp C envisage de construire le premier bureau circulaire de notre pays en 2019, sur son site de Westerlo. Nous avons vraiment besoin de telles personnes qui, par essais et erreurs,  expérimentent, découvrent les pièges et les opportunités d'une construction orientée vers le changement et en tirent les leçons. Le processus vers une construction plus efficace est en cours et cela se fait également grâce au soutien financier de l'OVAM. Kamp C organise également des masterclasses concernant différents piliers de la construction circulaire, avec un groupe assez large de personnes concernées.

Et, bonne nouvelle, il y a énormément de personnes qui veulent retrousser leurs manches et mouiller leur chemise en Flandre... La meilleure preuve en est le nombre de projets liés à la construction qui ont été soumis à Vlaanderen Circulair lors des deux derniers appels à projets. Dans les années à venir, la Flandre va accumuler beaucoup d'expérience sur ce qu'il faut faire et ne pas faire en matière de construction circulaire.

 

Quelles solutions existent-elles déjà pour permettre la construction orientée vers le changement ?

Il existe déjà beaucoup de solutions techniques concrètes qui permettent d’adapter ou de désassembler des éléments de construction par des connexions réversibles. L'étape suivante consiste à intégrer cela dans une réflexion systémique plus large, où il est juridiquement et financièrement possible d'adapter le bâtiment au fil du temps.

En Autriche, par exemple, le gouvernement a déclaré qu'un tiers de la surface d'un bâtiment public doit être multifonctionnel. Ces bâtiments doivent être conçus de manière à pouvoir être facilement adaptés à de nouvelles fonctions. De cette manière, le gouvernement joue et assume un rôle d'exemple et incite les autres maîtres d'ouvrage à poursuivre dans cette voie.

 

Quels obstacles empêchent une large diffusion de la construction orientée vers le changement ?

Souvent, les systèmes de financement traditionnels des projets de construction ne répondent pas à un modèle économique circulaire. C’est surtout la valeur résiduelle d'un bâtiment qui nécessite une attention particulière. Là où un modèle linéaire suppose une perte de valeur des matériaux et des produits, le maintien de leur qualité constitue un élément essentiel du modèle économique circulaire. Notre législation comporte également de nombreux obstacles. Par exemple, aujourd'hui, vous devez définir clairement la fonction et l’aménagement d'un bâtiment dans un permis et vous ne pouvez pas vous en écarter. Alors que la construction orientée vers le changement suppose que vous adapterez au fil des ans cette fonction et cet aménagement à de nouveaux besoins. Il y a encore beaucoup de travail de réflexion à mener avant que nous puissions modifier en ce sens la politique d’octroi des permis.

Les aspects juridiques de la responsabilité constituent un autre obstacle important. Pensez à une plateforme comme Amazon : lorsque vous désirez acheter un livre sur cette plateforme, vous voyez souvent apparaître, en suggestion, la possibilité d’acheter le même livre, mais d’occasion. Pour le secteur de la construction, un principe similaire pourrait être très intéressant, mais à condition de trouver une solution pour résoudre l'incertitude concernant les performances techniques de ces produits "d'occasion".

 

La transition vers la construction circulaire doit-elle être impulsée par le pouvoir politique ou par le marché ?

Idéalement, le demande de construction circulaire devrait venir du marché. D’un autre côté, le politique doit pouvoir mettre en place un cadre ‘idéal’ rendant possible cette transition. Aujourd'hui, quelques plateformes en ligne proposent déjà des matériaux de construction d'occasion. Mais pour accélérer la transition, un maître d’ouvrage doit pouvoir dire « tel jour, j'ai besoin d’autant de matériaux de construction ». En fonction de la demande, la plateforme devrait faire une proposition. Mais une telle approche nécessiterait une totale révolution numérique du marché de la construction.

 

'In transitie' considère également le Building Information Modelling (BIM) comme un élément crucial pour rendre possible la construction circulaire.

C’est exact. Le BIM est un modèle numérique qui présente virtuellement le bâtiment. Aujourd'hui, un architecte conçoit un projet, puis un ingénieur calcule la stabilité et la capacité de portance, à partir de quoi sont dessinées les lignes conductrices d’un point de vue technique. Avec ces trois plans, l’entrepreneur doit se mettre au travail sur le chantier. En conséquence, les erreurs ne sont souvent découvertes que sur le chantier même, ce qui occasionne une précieuse perte de temps. Le responsable du chantier peut conclure, par exemple, que ces câbles électriques ne peuvent pas être posés à l’endroit prévu car une poutre porteuse doit y être installée. Le BIM anticipe ce genre de problèmes en intégrant les trois plans dans un plan global et en améliorant l'échange d'informations.

 

Quel serait pour vous un ‘exemple d’école’, à montrer aux professionnels de la construction ?

La structure porteuse polyvalente de l'hôpital AZ Groeninge, à Courtrai, permet d'adapter facilement le bâtiment aux besoins futurs en construisant des étages ou en proposant des espaces qui, moyennant de légères interventions, peuvent recevoir une nouvelle affectation. De nouvelles connaissances scientifiques font progresser le secteur médical. Les pratiques médicales actuelles pourraient devenir obsolètes dans quelques années. AZ Groeninge a conçu son bâtiment de manière à pouvoir anticiper cet avenir rapidement et avec un minimum d’interventions.

 

Vous pouvez commander ou télécharger gratuitement In Transitie (en néerlandais uniquement) via ce lien.