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20 mei 2019 | MICHEL CHARLIER

Comment passer d’un projet traditionnel à un projet circulaire ?

Illustratie | Chantier exemplaire Debatty - Bernard Boccara
Tomato Chili, la serre circulaire et modulable conçue par Dzerostudio
Be-module inside, un espace de bureaux démontable et réutilisable (Dzerostudio)

L’économie circulaire dans la construction était la thématique d’une journée de formation et de visite de chantier organisée par Bruxelles Environnement le 26 avril dernier. On y a passé en revue les principes de la construction circulaire et de (beaux) projets en cours de réalisation, mais on y a également mis le doigt sur les freins financiers, politiques et humains qui empêchent la circularité d’être, à l’heure actuelle, la principale façon de travailler dans le secteur.

 

Au niveau européen – bonne nouvelle –, on vient enfin de passer de la phase ‘recyclage des déchets’ à une phase ‘économie circulaire’. « Les objectifs de l’UE dans la meilleure gestion des ressources, de valorisation des déchets et d’économie bas-carbone auront, à court ou moyen terme, un effet impactant sur le secteur de la construction, principalement dans ses systèmes constructifs, ses modes de mise en œuvre et ses assemblages, mais aussi dans ses choix de matériaux », explique Liesbeth Temmerman, architecte et directrice du CERAA (Centre d’Etude, de Recherche et d’Action en Architecture), qui pilote actuellement une mission d’assistance à la coordination de l’axe Construction Durable du Plan Régional d’Economie Circulaire (PREC).

Quelle(s) réalité(s) à Bruxelles ?

Bruxelles n’a heureusement pas attendu l’Europe et le modèle d’économie circulaire s’est déjà ancré en Région de Bruxelles-Capitale, notamment en matière de construction. Des initiatives existent et fleurissent dans le domaine, mais on peut regretter que, malgré ce mouvement, la réalité de terrain soit encore trop souvent celle d’une approche linéaire du bâtiment et d’une approche fragmentée des études. Avec des maîtres d’ouvrage qui réfléchissent à la rentabilité directe et à court terme du bâtiment qu’ils font construire, mais pas au-delà.

« On opte encore trop souvent pour un principe de déconstruction – reconstruction », remarque Anne-Laure Maerckx, ingénieure civile architecte au bureau d’études et de conseil Cenergie. Ce que confirme Isabelle Sobotka, coordinatrice du PREC : « La boucle de recyclage est certes bien développée, mais ce recyclage se fait hors de la région de Bruxelles-Capitale, ce qui augmente les coûts de transport. Il s’agit également la plupart du temps de downcycling - la matière perd donc de la valeur car elle est détruite pour être recréée - et le recyclage concerne surtout des matériaux inertes. Pour 2050, l’objectif du PREC est d’atteindre un modèle circulaire, considérant le bâtiment comme une banque de matériaux, permettant ainsi de réduire la production de déchets et l’extraction de matières premières, mais aussi de créer de nouvelles activités locales ainsi que des emplois. »

Anticiper et réfléchir aux vies d’un bâtiment

Des questions corollaires se posent : quels intérêts y a-t-il à concevoir un bâtiment de manière circulaire et jusqu’où aller dans les concepts de démontabilité/flexibilité ? Comment minimiser la production de déchets et la consommation de ressources lors d’une reconversion ou une rénovation de bâtiments ? Et comment mettre à profit la matière première offerte par la déconstruction d’un bâtiment ?

Tous les intervenants au débat insistent sur l’importance et la nécessité d’anticiper et de réfléchir, dès la conception, à la vie d’un bâtiment ou plutôt aux vies de ce bâtiment. « Plus de 80% de l’impact environnemental d’un produit est déterminé à la phase de conception », explique Isabelle Sobotka. « Concevoir et construire circulaire, c’est ‘commencer avec la fin en tête’ pour rendre les bâtiments adaptables et permettre la récupération des éléments », complète Ambroise Romnée, ingénieur architecte travaillant au Laboratoire développement durable du CSTC, citant Stephen Covey. D’où l’intérêt de travailler avec des matériaux homogènes et renouvelables, et avec des éléments désassemblables et valorisables, le tout avec le maintien de l’information via, par exemple, des passeports matériaux. « Il faut appliquer le principe de précaution, précise Ambroise Romnée. Il est important de minimiser le nombre de types de matériaux différents – et, dans certains bâtiments actuels, il peut exister jusqu’à une dizaine de matériaux d’isolation différents ! –, d’éviter les composites inséparables, d’avoir une durée de vie compatible avec la strate fonctionnelle dans laquelle le matériau s’inscrit. Il faut aussi privilégier la réversibilité des éléments et du bâtiment et choisir la préfabrication, mais aussi des éléments faciles à manipuler et à déconstruire, des techniques d’assemblage accessibles et réversibles. Il importe également d’éviter les toxiques, les produits dangereux et contaminants. L’idéal est de travailler avec des matières premières locales et renouvelables. » Il est également pertinent de construire avec des strates indépendantes les unes des autres, car ces strates ont des durées de vie différentes, afin d’arriver à en rénover une sans toucher aux autres et sans les abîmer.

Il faut mettre en pratique l’urban mining : imaginer une économie dans laquelle, comme le définit Ellen Mc Arthur, les biens d’aujourd’hui sont les ressources de demain, en considérant les bâtiments comme des mines de matériaux et les déchets comme des ressources. Pour ce faire, il est nécessaire d’inventorier les éléments nécessaires à une vraie gestion circulaire des ressources. Avec un gros problème néanmoins à Bruxelles, celui de la place suffisante pour entreposer dans de bonnes conditions les matériaux démontés.

Quel modèle d’affaires ?

Selon Ambroise Romnée, « Les modèles d’affaires circulaires se fondent sur quatre principes de conservation de la valeur des ressources dans les phases de conception, d’utilisation et de valorisation post-consommation des produits : la compacité du cycle (moins le produit est transformé, plus il conserve de la valeur), la durée du cycle (plus le cycle est long, moins il faut de matière et d’énergie pour compenser les pertes de transformation), l’utilisation en cascade (plus il y a d’usages diversifiés, plus le cycle de vie est long) et la pureté des matériaux (moins il y a de composants toxiques, plus le potentiel de réemploi ou de recyclage est grand). » Il est donc possible de démarrer des projets sur base de business models sérieux et éprouvés.

Se posent néanmoins les questions du coût et de la validité de garantie d’un matériau de réemploi, matériau qui a déjà « épuise » pour certains son espérance de vie et sa garantie originelle. Pour certains participants à la journée de formation, ce matériau devrait être moins cher que le matériau neuf. On achète bien une voiture d’occasion moins cher qu’une voiture neuve, ou des vêtements de seconde main à un prix inférieur à celui du vêtement neuf… Ici malheureusement, le cas de figure est différent puisque le démontage d’éléments utilisés dans un bâtiment, leur nettoyage, leur transport et leur entreposage (surtout s’il n’est pas géographiquement proche) ont un coût évident, qui font du matériau de réemploi un matériau de même prix, voire un peu plus onéreux, que le même matériau neuf. Mais les intervenants au débat estiment qu’il s’agit là d’un moindre mal, car certaines ressources naturelles s’épuisent à un rythme démentiel au niveau mondial et des possibilités de recyclage n’existent pas toujours, ou coûtent trop cher pour être mises en place. A titre d’exemple, il reste environ 46 ans d’exploitation du zinc à l’échelle mondiale et cette matière première n’est recyclée actuellement qu’à 26% tandis que l’aluminium (+/- 1000 ans d’exploitation potentielle) est recyclé à plus de 50%...

Un défi et des outils

« Pour relever le défi d’une économie circulaire pleinement intégrée et en déployer tout le potentiel », explique-t-on chez Bruxelles Environnement, « il est crucial de mettre la main à la pâte le plus tôt possible dans le processus d’un projet de construction ou de rénovation. Il n’y a cependant pas de réponse unique ou de stratégie passe-partout adaptée à tout projet. Les retours d’expériences des projets et acteurs volontaires constituent des exemples pratiques et concrets alimentant la réflexion et la conception de solutions. Chaque expérience offre des enseignements pour les suivantes : n’est-ce d’ailleurs pas ainsi que ça se passe par définition dans nos métiers respectifs ? »

La bonne nouvelle, c’est que des outils existent, qui permettent aux maîtres d’ouvrage, aux architectes et aux entrepreneurs de prendre en compte certains aspects qualitatifs d’une approche circulaire pour le bâtiment qu’ils vont construire ou rénover. Aux Pays-Bas, cet outil s’appelle GPR Gebouw et est obligatoire pour pouvoir développer n’importe quel projet. En France, Elodie est un outil payant mis au point par le CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment). En Allemagne, baubook eco2soft est un outil récent permettant de calculer l’impact écologique d’une (future) construction. Et en Belgique, grâce à la collaboration entre les trois Régions, il y a Totem, un outil gratuit calculant les performances environnementales des matériaux (et comparant leurs variantes) à l’échelle des éléments de construction et du bâtiment, indiquant les cycles de vie de ces éléments et matériaux. On annonce pour bientôt l’intégration dans Totem de matériaux issus du réemploi et d’une méthode d’évaluation de la réversibilité des assemblages.

Le bureau d’études Cenergie a également développé un outil d’évaluation de la circularité des bâtiments dans son ensemble : C-CalC. Cet outil permet d’évaluer le choix des matériaux mis en œuvre, le niveau d’adaptabilité du projet, ainsi que les aspects de communication et de transfert d’information, indispensables pour permettre de prolonger réellement la durée de vie du bâtiment.

Avec tout cela, il n’y a plus aucune raison valable de ne pas construire de façon circulaire…